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Rat et l'Huître (Le)

(Recueil 2, Livre 8, Fable 9)

 

 

 

Un Rat hôte d'un champ, Rat de peu de cervelle,

Des Lares paternels un jour se trouva sou.

Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,

Va courir le pays, abandonne son trou.

Sitôt qu'il fut hors de la case,

Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !

Voilà les Apennins, et voici le Caucase :

La moindre taupinée était mont à ses yeux.

Au bout de quelques jours le voyageur arrive

En un certain canton où Thétys sur la rive

Avait laissé mainte Huître ; et notre Rat d'abord

Crut voir en les voyant des vaisseaux de haut bord.

Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire :

Il n'osait voyager, craintif au dernier point :

Pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire :

J'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point.

D'un certain magister le Rat tenait ces choses,

Et les disait à travers champs ;

N'étant pas de ces Rats qui les livres rongeants

Se font savants jusques aux dents.

Parmi tant d'Huîtres toutes closes,

Une s'était ouverte, et bâillant au Soleil,

Par un doux Zéphir réjouie,

Humait l'air, respirait, était épanouie,

Blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, nonpareil.

D'aussi loin que le Rat voir cette Huître qui bâille :

Qu'aperçois-je ? dit-il, c'est quelque victuaille ;

Et, si je ne me trompe à la couleur du mets,

Je dois faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais.

Là-dessus maître Rat plein de belle espérance,

Approche de l'écaille, allonge un peu le cou,

Se sent pris comme aux lacs ; car l'Huître tout d'un coup

Se referme, et voilà ce que fait l'ignorance.

 

Cette Fable contient plus d'un enseignement.

Nous y voyons premièrement :

Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience

Sont aux moindres objets frappés d'étonnement :

Et puis nous y pouvons apprendre,

Que tel est pris qui croyait prendre.

JEAN DE LA FONTAINE  

Livre 8, Fable 9

 

 

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