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Ecrevisse et sa Fille (L')

(Recueil 3, Livre 12, Fable 10)

 

 

 
 

 Les Sages quelquefois, ainsi que l'Ecrevisse,

Marchent à reculons, tournent le dos au port.

C'est l'art des Matelots ; c'est aussi l'artifice

De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort,

Envisagent un point directement contraire,

Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.

Mon sujet est petit, cet accessoire est grand.

Je pourrais l'appliquer à certain Conquérant

Qui tout seul déconcerte une Ligue à cent têtes.

Ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend,

N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes.

En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher ;

Ce sont arrêts du sort qu'on ne peut empêcher :

Le torrent, à la fin, devient insurmontable.

Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.

LOUIS et le Destin me semblent de concert

Entraîner l'Univers. Venons à notre Fable.

 

Mère Ecrevisse un jour à sa Fille disait :

Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ?

- Et comme vous allez vous-même ! dit la fille.

Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ?

Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu ?

Elle avait raison ; la vertu

De tout exemple domestique

Est universelle, et s'applique

En bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots :

Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos

A son but, j'y reviens ; la méthode en est bonne,

Surtout au métier de Bellone ;

Mais il faut le faire à propos.

 

JEAN DE LA FONTAINE

Livre 12, Fable 10

 

 

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